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1er/10/2001

La révolution des mentalités doit encore avoir lieu

Entretien avec Claire Brisset

Ancienne journaliste et directrice de l’information de l’Unicef, Claire Brisset est la première Défenseure des enfants en France [1], une autorité indépendante, chargée de promouvoir et de défendre les droits de l’enfant, d’observer le sort réservé par la société « à son bien le plus précieux : sa jeunesse », et « d’imaginer de nouvelles réponses aux blessures de l’enfance ».

Label France : En quoi le Défenseur français se distingue-t-il des autres médiateurs pour enfants européens ?

Claire Brisset : Il existe une dizaine de médiateurs des enfants en Europe [2]avec des statuts variés (provinciaux, nationaux...). Dans ce domaine, c’est l’Europe du Nord qui est motrice. La Norvège a été le premier pays a créer, en 1981, une structure entièrement consacrée aux droits de l’enfant. Toutefois, la France est le premier grand pays de l’Union à posséder un Défenseur au niveau national, et, pour sa mission, elle a retenu la formule la plus large possible. En effet, certains médiateurs ont pour mission de ne s’occuper que des problématiques collectives, c’est le cas en Suède, et d’autres sont limités aux cas individuels. Mais la majorité prend en charge les deux aspects, à l’image du Défenseur en France ou en Belgique francophone.

LF : Quelles sont vos missions ?

Elles sont au nombre de quatre : recevoir les doléances individuelles des enfants qui estiment que leurs droits n’ont pas été respectés [3]. Les enfants, mais aussi les parents et les associations de défense des enfants reconnues d’utilité publique, peuvent saisir directement et par écrit le En six mois, la Défenseure a reçu près de 600 courriers. Dans plus de 60 % des cas, elle est saisie pour des problèmes liés à la séparation ou au divorce des parents. [4]. Le Défenseur peut également se saisir directement de cas ou de problématiques dont il a connaissance. Il n’intervient toutefois qu’en bout de chaîne, lorsque toutes les procédures normales ont été épuisées, pour demander, par exemple, à la justice de reconsidérer une situation qui ne permet pas de respecter l’intérêt de l’enfant.

La deuxième mission est de repérer d’éventuels dysfonctionnements collectifs qui se produisent au détriment des enfants : par exemple, la situation des mineurs en prison, qui, selon la Convention internationale des droits de l’enfant [5], ne doivent pas être mêlés aux adultes.

La troisième mission est de faire de la formation et de l’information sur les droits de l’enfant en direction des professionnels comme du grand public, adultes et enfants, notamment par le biais d’un site internet. A l’occasion de la Journée des droits de l’enfant, le 20 novembre, le Défenseur rend public un rapport annuel qui est présenté au président de la République et au Parlement.

La quatrième mission est d’émettre des avis et de faire des propositions pour modifier ou initier des textes législatifs ou réglementaires.

LF : Comment expliquez-vous la maltraitance dont sont victimes trop d’enfants ?

Elle découle souvent d’une insuffisance de projet de vie commune ou de projet parental, qui ne permet pas aux parents d’« investir » affectivement et psychologiquement leurs enfants. La violence est consubstantielle à l’être humain, mais tout dépend de ce que chacun d’entre nous en fait. Certes, des facteurs comme la pauvreté, l’alcoolisme, la promiscuité, etc. la favorisent, mais la maltraitance physique ou psychologique existe dans tous les milieux sociaux.

LF : « La peur de l’enfance rend violent »

Fondamentalement, je pense enfin que les adultes ont souvent peur des enfants et les perçoivent, parfois, comme une menace, parce qu’ils prendront leur place et leur survivront. Cette peur a conduit de tous temps et en tous lieux à une violence à l’égard de l’enfance, battue, violentée, sacrifiée, massacrée, dans la réalité comme dans les mythes qui fondent toutes le cultures [6]. Cette violence doit, bien entendu, être combattue.

LF : Quel est encore le principal frein à la reconnaissance des droits de l’enfant selon vous ?

Les enfants continuent, dans nos sociétés patriarcales, notamment latines, à être considérés comme la propriété des adultes. Dire aux adultes : « Vos enfants ne sont pas votre propriété, ce sont des êtres en devenir que vous avez la responsabilité d’aider à grandir en respectant leur autonomie et leur vie propre », est encore un discours subversif. Il faut faire évoluer cette mentalité. Le droit des enfants implique aussi le devoir des adultes de leur fixer des limites, sans lesquelles tout est angoisse. Mais limite n’est pas violence ni irrespect.

LF : Quels liens allez-vous entretenir avec le monde de la recherche ? _
J’ai été nommée à ce poste car je suis une généraliste. Je compte donc me mettre à l’écoute des différents spécialistes de la petite enfance et faire appel à leur savoir. C’est à cette fin que j’ai constitué un comité consultatif d’experts que je réunirai en groupes de travail. J’ai la même démarche avec les associations. D’autre part, j’ai rassemblé autour de moi une équipe pluridisciplinaire qui regroupe actuellement une vingtaine de professionnels du droit, de l’action sociale, de l’information.

LF : Pensez-vous que la révolution des mentalités vis-à-vis de l’enfance ait déjà eu lieu ?

Pour l’instant, elle n’est qu’à l’état d’ébauche. Le travail qui reste à accomplir est énorme, notamment en ce qui concerne le respect des enfants. Cette révolution sur un plan mondial n’a pas encore eu lieu. Avec l’appui du président de la République, Jacques Chirac, je compte demander au Sommet de l’enfance, qui se tiendra aux Nations unies en septembre 2001, que le 20 novembre devienne la Journée mondiale des droits de l’enfant. Cela donnerait l’occasion à la presse et à l’opinion dans le monde entier de s’interroger au moins une fois par an sur la condition des enfants. C’est bien le moins que nous puissions faire pour eux.

Entretien réalisé par Anne Rapin

Coordonnées

- Le Défenseur des enfants, 35, rue Saint-Dominique, 75007 Paris.
- Site web

Repères bibliographiques

- • De Boris Cyrulnik, aux éditions Odile Jacob : Les vilains petits canards (2001), Les Nourritures affectives (2000) et Un merveilleux malheur (1999).

-  Axes de travail pour 2001 _ La prise en charge pluridisciplinaire de l’adolescence ; la situation de la pédopsychiatrie ; l’enfant et la prison (les bébés, les mineurs auteurs, le maintien des liens entre les personnes emprisonnées et leurs enfants) ; la formation aux droits de l’enfant des professions en lien avec l’enfance (sociales, juridiques, pénitentiaires, policières, sanitaires, enseignantes) ; la lutte contre la pornographie mettant en scène des enfants et la traite des enfants ; l’augmentation des lieux d’accueil pour les parents atteints du sida et leurs enfants...
[1] Fonction instaurée par la loi du 6 mars 2000, son mandat est de six ans non renouvelable.
[2] Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Hongrie, Islande, Norvège, Portugal, Suède. Ces pays ont créé, en 1997, le Réseau européen des médiateurs pour enfants (ou ENOC) pour améliorer le respect du droit des enfants en Europe. Claire Brisset en assurera la présidence à partir de 2001 pour un an.
[3] En six mois, la Défenseure a reçu près de 600 courriers. Dans plus de 60 % des cas, elle est saisie pour des problèmes liés à la séparation ou au divorce des parents.
[4] Poste créé en 1977. Le médiateur a notamment pour fonction de régler les litiges entre les citoyens et les administrations.
[5] Adopté par les Nations unies le 20 novembre 1989 et ratifié en 1990 par la France, ce texte est un traité qui s’impose au droit interne, dont il doit guider l’évolution. Voir la rubrique consacrée au film Le Droit à l’enfance.
[6] Voir Un monde qui dévore ses enfants, de Claire Brisset, éd. Liana Levi, Paris, 1997.


Article extrait du n°43 (3e trimestre 2001) de Label France, publication du Ministère des affaires etrangeres consultable sur son site.http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/fr...  [1]

Sommaire du N° 43 de Label France : IMG/gif/rubon11366.gif

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Notes

[1] Les articles publiés dans le magazine « Label France » et les idées qui peuvent s’y exprimer n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs et ne représentent pas une position officielle du ministère des Affaires étrangères. La reprise des articles dans la presse est libre de droits, sous mention « Label France » et nom de l’auteur.