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1er/10/2001

La crèche est adaptée aux tout-petits

Entretien avec Sylviane Giampino

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Psychanalyste pour les jeunes enfants et leur famille depuis plus de vingt ans, intervenante dans les crèches, Sylviane Giampino évoque les enjeux psychologiques, éducatifs et sociaux de l’accueil collectif des enfants de trois mois à trois ans.

Label France : Pensez-vous que l’opinion et les pouvoirs publics évaluent à sa juste valeur l’enjeu individuel et collectif que représente l’accueil des tout-petits ?

Sylviane Giampino : Non, cette question est sous-estimée. On a pris conscience de la dimension sociologique du problème, mais pas encore psychologique. Or, la pénurie des modes de garde, notamment collectifs, entraîne de nombreuses difficultés : conflits dans le couple, dysfonctionnements dans les relations parents-enfants, qui se manifestent par des pathologies chez les femmes et chez les enfants principalement, puisque ce sont surtout les mères qui assument la charge mentale des problèmes de garde. A l’inverse, les modes de garde collectifs, s’ils sont bien organisés en quantité et en qualité, se révèlent être de formidables outils de prévention médico-psychologique.

LF : Et de l’exclusion sociale ?
Bien sûr. Un mode de garde adapté est un moyen de prévention sociale dans la mesure où il permet une bonne implication professionnelle des parents. Les problèmes pour faire garder les enfants viennent perturber la relation au travail et créer un risque de « désinsertion », surtout pour les personnes qui ont une situation professionnelle précaire. D’autre part, si elle est bien orchestrée, la crèche crée des solidarités entre parents et aide au maintien du tissu social. Car la socialisation des enfants porte en soi la possible socialisation des familles entre elles.

LF : Quel est le modèle de crèche en vigueur en France ?

Il n’y a pas deux crèches identiques. Toutefois, il existe de grandes lignes directrices qui caractérisent l’accueil collectif en crèche en France : le souci du respect des rythmes de l’enfant (on ne réveille plus un enfant pour lui donner à manger, par exemple), le souci de créer un environnement assurant une sécurité affective à l’enfant, notamment en instaurant des soins et des relations personnalisées et stables entre les enfants et les personnes qui s’en occupent, les « personnes de référence » qui travaillent toujours avec le même petit groupe d’enfants, mais aussi en favorisant des relations entre les parents et les professionnels de la garde.

LF : Depuis quand les crèches sont-elles organisées à partir de ces principes ?

Depuis près de vingt ans. Sous l’influence de la psychologie, de la psychanalyse et de la pédagogie, le regard sur la petite enfance a commencé à changer radicalement à partir des années 70. On a découvert qu’un bébé n’était pas seulement un tube digestif, que l’éducation ne devait pas être qu’un « dressage », que l’enfant n’était pas un adulte en miniature mais qu’il avait une spécificité qu’il fallait respecter. On a alors estimé que les besoins psychologiques et relationnels des bébés méritaient d’être pris en considération, au moins autant que les questions d’hygiène ou de qualité de la nourriture. On a donc fait appel à des spécialistes, notamment les psychologues, pour repenser la crèche.

LF : Quels sont les atouts de la crèche ?

La crèche n’est pas seulement un lieu de garde professionnelle et de prévention, comme nous l’avons vu. C’est aussi un lieu d’éveil et de stimulation pour les enfants. C’est l’une des principales raisons de l’intérêt des familles pour les crèches, qui sont aujourd’hui considérées par les parents comme le mode d’accueil le plus favorable au développement des enfants. La vie en collectivité des enfants en crèche les prépare à la scolarisation, à condition bien sûr que l’entrée en collectivité se fasse pour l’enfant dans de bonnes conditions. Enfin, la crèche est un type de garde pluridisciplinaire qui comprend en France obligatoirement une puéricultrice diplômée d’Etat, des éducatrices de jeunes enfants, un médecin, un psychologue et d’autres professionnels comme des auxiliaires de puériculture.

« L’enfant a droit au respect de son individualité »

_ LF : Quelles conditions doit-on réunir pour qu’une entrée en crèche, même précoce, se révèle positive pour l’enfant ?

Un mode de garde de qualité, qu’il soit individuel ou collectif, doit posséder au moins les cinq critères suivants dans ses pratiques et ses objectifs de travail : offrir un accueil personnalisé, qui garantisse la sécurité affective des enfants, un accueil qui nourrisse leur vitalité découvreuse, qui respecte leur dignité et où les places et fonctions des parents et des professionnels qui entourent l’enfant soient clairement définies. De plus, l’entrée en crèche doit être progressive, au cours d’une période d’adaptation qui est utile autant pour la mère et le père que pour l’enfant. Le mode de garde, quel qu’il soit, doit être stable pendant les trois premières années de la vie.

LF : On estime souvent que la crèche n’est pas adaptée pour les tout-petits. Qu’en pensez-vous ?

On dit souvent, en effet, que la crèche est trop fatigante pour les enfants de moins de un an. Je pense que ce n’est pas la collectivité en soi qui est fatigante, mais plutôt une collectivité inadaptée. C’est une question d’organisation et de psychologie. Si, à partir de 17 h, le personnel ne pense qu’à partir, s’il n’y a plus de jeux, il est évident que le temps restant va sembler long aux enfants.

Un nourrisson en crèche, lorsqu’on fait attention à ses objets, à ses habitudes, dont on respecte le rythme et l’espace personnels, qui bénéficie des soins de la même personne chaque jour, est sécurisé, parce qu’il est pris en considération dans son individualité. C’est parce que l’on s’est adapté à l’enfant qu’il va s’ouvrir aux autres enfants et adultes et s’adapter.

Les recherches récentes nous ont appris que les nourrissons ont des capacités d’attachement multiples et différenciées ainsi qu’une compétence innée de socialisation. Or, la socialisation favorise les acquisitions. Plus un enfant est petit, plus ses capacités de perception, de raisonnement, d’apprentissage dépendent de la qualité de relation qu’il établit avec son environnement. Une vie en collectivité, élargie au-delà de la famille avec des professionnels attentifs et affectueux, est un facteur d’enrichissement intellectuel et affectif important. « Le bébé apprend à aimer et à se faire aimer autrement »

LF : Quel est l’intérêt pour l’enfant de développer cette potentialité ?

En développant des attachements multiples, il prend l’habitude d’avoir plusieurs appuis sécurisants affectivement. Ainsi, lorsque l’un des appuis est vacillant, par exemple quand dans la famille il y a un moment de dépression, une rupture conjugale, un deuil..., l’enfant peut alors s’appuyer sur quelqu’un d’autre, sa personne de référence à la crèche par exemple.

LF : Quel est le type de rapport que la crèche doit chercher à instaurer entre parents, professionnels et enfants ?

La crèche offre aux relations parents-professionnels un cadre plus clair que la garde à domicile. Dans ce lieu de vie extérieur, les professionnels de la crèche doivent notamment assurer la continuité du lien affectif de l’enfant avec ses parents en leur absence. Il faut signifier aux enfants qu’ils ont des parents, des frères et des sœurs et leur en parler pendant la journée d’une façon personnalisée.

Cela permet de valider aux yeux de l’enfant le fait qu’il soit accueilli dans la crèche, mais qu’il puisse garder ses parents à l’intérieur de lui et y faire appel s’il en a besoin à certains moments. Plus ils sont petits, plus cela est nécessaire, car ces représentations mentales ne sont pas encore en place. C’est la parole qui permet de rendre psychiquement présents les parents pour les enfants.
_ Entretien réalisé par Anne Rapin

Repères bibliographiques

- • Les mères qui travaillent sont-elles coupables ?, de Sylviane Giampino, éd. Albin Michel, Paris, 2000.
- • Accueillir, de Myriam David, Sylviane Giampino, Danielle Rapoport, Elizabeth Rigaux, Geneviève Spiesser, coll. Mille et un bébés, éd. Erès, 2000.
- • L’Accueil du jeune enfant, sous la direction de B. Pierrhumbert, ESF éditeur, 1992.


Article extrait du n°43 (3e trimestre 2001) de Label France, publication du Ministère des affaires etrangeres consultable sur son site.http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/fr...  [1]

Sommaire du N° 43 de Label France : IMG/gif/rubon11366.gif

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Notes

[1] Les articles publiés dans le magazine « Label France » et les idées qui peuvent s’y exprimer n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs et ne représentent pas une position officielle du ministère des Affaires étrangères. La reprise des articles dans la presse est libre de droits, sous mention « Label France » et nom de l’auteur.