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1er/10/2001

L’éducation des humains commence très tot

Entretien avec Aldo Naouri

Auteur de nombreux ouvrages à succès sur l’enfant et les relations _ familiales, pédiatre reconnu, Aldo Naouri témoigne avec conviction de son expérience et ouvre de nouveaux horizons pour penser la conception, l’éducation, la place de l’enfant, l’influence de la mère ou le rôle du père au sein de la famille.
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Label France : De quand dateriez-vous la révolution dans l’approche de la petite enfance ?

Aldo Naouri : Je dirais, sur un mode un peu humoristique, du 1er septembre 1969, date de la parution à Chicago d’un numéro de la revue de référence internationale en pédiatrie Pediatrics, dont l’éditorial commençait par la phrase suivante : « Il paraît que le nouveau-né, c’est intéressant » ! Les scientifiques se résignaient en quelque sorte à ouvrir leurs colonnes aux chercheurs désireux de travailler sur ce sujet quasi inconnu, le tout-petit.

LF : Les travaux de Françoise Dolto n’étaient-ils pas connus à l’époque ?

Dolto, c’est différent ; elle était déjà ce qu’elle est devenue : la représentante française de la psychanalyse pour les tout-petits. Dans ce domaine, la démarche repose sur quelque chose qui frise la foi. A partir du moment où on considère avoir affaire à un sujet, l’âge ne saurait compter. On travaillera avec un nouveau-né comme on travaille avec un adulte. Dans la revue, en revanche, il était fait allusion aux travaux dans toutes les disciplines mais surtout médicales.

Ce qui était un grand pas en avant car, lorsque je me suis installé comme pédiatre en 1966, par exemple, je n’avais jamais vu de nouveau-né. Cela ne faisait pas partie du cursus de pédiatrie. J’ai dû aller me former dans une maternité avec un vieux collègue qui avait littéralement inventé sa pratique. Cette lacune a été comblée à partir des années 70, autant au niveau de l’enseignement que de la recherche avec les travaux importants de l’Inserm ou du CNRS [1]. LF : Quel est à vos yeux le principal apport de la France dans cette révolution ?

D’avoir insisté sur l’extrême importance de ne pas séparer le registre du langage et de l’inconscient du registre du corps. Autrement dit d’avoir affirmé l’étroite communication qui existe entre le psychologique et le physiologique chez l’être humain. La France l’a fait très tôt et de manière très forte par rapport aux autres pays européens.

LF : Quelle est la part de l’inconscient dans la conception d’un enfant ?

L’inconscient est une chose difficile à définir et surtout à faire percevoir par un public vaste. Si on devait essayer d’en rendre compte d’une façon imagée, on pourrait dire que c’est une série de messages venus du fond des temps et déposés sur une sorte de disque dur dans lequel on n’aurait jamais mis d’ordre. Les générations se le transmettent en y ajoutant encore, dans le plus grand désordre, de nouvelles données. En fonction de l’évolution des individus, on considère que nous avons la mémoire de trois ou quatre générations au maximum. Ces messages, que l’on croit inexistants, circulent cependant sans que l’on s’en aperçoive et surtout produisent des effets. « Pendant la gestation, le bébé n’est absolument pas passif »

On peut décider que ce bagage inconscient n’existe pas, mais tôt ou tard, on se rend compte, à ses dépens, que c’est faux. C’est ce que j’ai vérifié en trente-cinq ans d’expérience médicale. Des symptômes ou leur disparition inexpliqués et totalement étonnants finissent un jour, parfois des années après, par prendre tout leur sens à la lumière d’éléments de l’histoire de l’enfant, d’un parent ou même d’un grand-parent. Face à cela, nous ne pouvons qu’avoir la modestie de reconnaître que ce que nous savons est une infime partie de l’essentiel qui est toujours « insu » et que c’est l’inconscient qui mène la danse.

L’aventure de la procréation n’échappe pas à cette logique. Par les pulsions qu’elle mobilise, elle est placée directement dans le champ de l’inconscient et elle est en partie déterminée par lui. D’ailleurs, le nouveau-né est déjà porteur d’une sensibilité à ce type de message.

LF : Quelle est l’influence, pendant la grossesse, du désir de la mère et du père d’avoir cet enfant ?
Tout d’abord, un bébé ne peut être conçu que s’il est porté par le désir de la mère et du père. L’erreur que l’on fait, au niveau sémantique, c’est de confondre le désir et le vouloir. Le désir est toujours de l’ordre de l’inconscient, c’est quelque chose qui nous traverse et que nous ne contrôlons pas. Le vouloir est quelque chose que nous contrôlons. Le désir d’enfant est profondément inscrit dans les êtres pourvus d’organes destinés à la procréation. Mais il faut savoir qu’un rapport sexuel qui intervient au meilleur moment pour un couple parfaitement sain à tous égards, ne débouchera sur une grossesse que dans 25 % des cas. Preuve que la conception ne dépend pas uniquement de facteurs physiologiques.

Soit le désir des deux parents concorde avec leur vouloir, et la grossesse sera alors une attente heureuse et attentive ; soit il ne concorde pas et toute une série de questions vont se poser dès la naissance et vont probablement se traduire par des symptômes à un moment ou à un autre.

LF : Quelle importance cela a-t-il de penser à l’enfant pendant la grossesse ?
C’est, bien sûr, un élément facilitant pour l’établissement du lien entre parents et enfants. Pendant la gestation, le tout-petit n’est absolument pas passif, de même que dans l’accouchement. C’est un être extraordinairement sensible qui va enregistrer quantité de choses à l’intérieur de son cerveau, cerveau qui est un objet dont on commence à peine à soupçonner toutes les potentialités.

LF : Peut-on estimer la part de ce que l’on sait sur le nouveau-né par rapport à ce qui reste à découvrir ?
N’importe quel chercheur vous dira toujours qu’il ne connaît pas plus de un pour cent de son domaine. Ce qui semble certain, c’est que nous ne sommes qu’au début de nos découvertes. Dans la seule gynécologie obstétrique, il s’est fait plus de progrès dans les trente dernières années que pendant quinze siècles. Le jour où on s’est demandé comment le corps d’une femme pouvait accepter un corps étranger comme celui de son fœtus, on a propulsé l’obstétrique dans une nouvelle dimension. Car nos connaissances dépendent toujours des questions que l’on se pose.

LF : En France, les progrès de la médecine et de la science ont permis de réduire les risques pour la santé de la mère et de l’enfant lors de l’accouchement. Pensez-vous que cette médicalisation de la naissance puisse avoir des conséquences négatives sur les rapports mère-enfant ?

Elle comprend, selon moi, un risque de banalisation de l’accouchement, qui est et doit rester une aventure marquante. Lorsque l’on applique de façon systématique des pratiques uniformisées, quelles qu’elles soient, il n’est pas certain que cela soit sans conséquence.

D’une période dans laquelle tous les enfants du monde pouvaient être considérés comme les « sous-produits » d’une activité sexuelle parentale, nous sommes passés avec la maîtrise de la procréation à l’enfant « pur produit ». Sans s’en rendre compte, on commence à avoir les mêmes attentes à l’égard du bébé qu’à l’égard de tout produit. Dès lors, la première exigence qui nous revient en plein visage comme un boomerang, car il est impossible de la satisfaire, c’est qu’il ne meure jamais. C’est pourquoi toute mère et tout père se retrouvent aujourd’hui sans s’en douter dans un état de stress et de tension inédit avec un désir infini de bien faire.

LF : Quelles devraient-être selon vous les conditions idéales d’accueil du bébé à sa naissance ?

Sur ce plan, nous avons fait énormément de progrès dans la mesure où on ne sépare plus de façon artificielle et drastique les bébés de leur mère, mais on les leur confie immédiatement. On a compris que l’essentiel était de favoriser le contact le plus étroit qu’il puisse y avoir d’emblée entre un nouveau-né et sa mère. Je crois que le reste peut être laissé à la discrétion de chaque famille dans le respect des lieux dans lesquels elles se trouvent.

LF : Au vu de tout ce que l’on découvre sur la vie du bébé pendant la grossesse, ne devrait-on pas plutôt dater sa naissance de sa conception, comme cela se faisait par exemple en Asie ?
C’est une pure convention. On pourrait même dire que l’individu existe avant sa naissance, non pas seulement au monde aérien, non pas seulement avant que ses parents ne se soient rencontrés, ou qu’ils soient nés, mais depuis des milliers de générations. Car tout individu est un être inscrit dans une transmission de la vie qui remonte au début de l’humanité.

LF : Il est plus ou moins admis aujourd’hui que le « bébé est une personne ». Qu’est-ce qui freine encore, selon vous, la reconnaissance du bébé comme un individu dont l’intégrité, la dignité et l’intimité doivent être respectées ?
On assiste de ce point de vue à un phénomène à vitesse variable. Les personnes les plus âgées ne perçoivent pas les bébés ainsi, et les jeunes générations ont peut-être basculé dans l’excès inverse en plaçant l’enfant sur un trône. L’écoute et le respect nécessaires de l’enfant ne doivent pas entraîner le renversement de l’ordre des générations entre parents et enfants. C’est le plus mauvais service à leur rendre.

Les parents doivent être des éducateurs, c’est-à-dire qu’ils doivent, par amour pour leurs enfants, savoir poser des limites, édicter des interdits, sans chercher à se justifier ou à séduire. Ils doivent, dès le plus jeune âge, encadrer ce phénomène énergétique considérable qu’est un enfant pour lui permettre de grandir, de canaliser son énergie et d’apprendre à la gérer. Eduquer, c’est frustrer. Je dis souvent aux parents qu’ils doivent faire leur deuil de la possibilité d’être des parents que leurs enfants aimeront. Cela n’existe pas. Si les parents réussissaient à être aimables, leurs enfants n’auraient pas d’enfants.
LF : Il y a encore énormément de cas où les enfants sont maltraités d’une tout autre façon, par la violence physique ou psychologique. Comment expliquez-vous cette violence ? _
Je dirais que le phénomène de l’enfant-roi que je combats relève du même mécanisme que celui de la maltraitance : une sorte de refus de la vie. Dans la mesure où l’on ne trouve pas le juste milieu avec son enfant, c’est que l’on refuse soi-même de s’accepter comme mortel et d’espérer que cet enfant va rester après vous. C’est ce qui fait le fond de cette haine qui d’une part va brider l’enfant et être violente à son égard et d’autre part va le détruire en ne lui donnant pas les armes pour avoir plus tard une existence à soi.

Car le plus grand problème qui se pose à l’être humain, c’est celui de sa condition de mortel. Le jour où l’on enseignera à l’être humain à s’accepter comme n’ayant qu’un passage sur terre, une vie à remplir mais aussi à transmettre, ce jour-là on résoudra quantité de problèmes.

En trente-cinq années de pratique, j’ai appris que la chose la plus grave qui puisse affecter un être humain, c’est d’avoir une mère inquiète. Pourquoi ? Parce que, tout d’abord, la communication entre la mère et l’enfant bénéficie d’un canal parfait qui s’est mis en place pendant la gestation. Or, une mère inquiète convoque la mort dans le champ de sa relation avec son enfant. Avoir identifié ce phénomène m’a permis, en tant que pédiatre, d’instaurer un système qui permet de désamorcer l’inquiétude des mères : je leur propose tout simplement de m’appeler quand elles le veulent, ce qui leur permet de se rassurer sur leurs compétences de mère.

Si on ne convoque pas la mort dans le champ de l’échange, on fait sentir à l’enfant qu’il est vivant et que la vie mérite tout le temps d’être investie. Si on convoque la mort, on va produire une crainte démesurée qui sera encore plus forte chez l’enfant que chez la mère. Et l’enfant devra se protéger par tous les moyens possibles et imaginables, dont celui de devenir violent vis-à-vis de tout ce qui vient lui rappeler ce qu’il croit être son sort immédiat.

LF : Pourquoi l’arrivée d’un bébé peut-elle mettre en péril l’équilibre d’un couple et en quoi cette désunion possible peut-elle être préjudiciable au développement même du bébé ?

La différence sexuelle est irréductible entre les êtres humains. La spécificité d’une femme est de pouvoir porter un enfant et de le mettre au monde. La spécificité d’un homme est de pouvoir féconder une femme. Le rapport à l’enfant va être beaucoup moins direct pour un homme que pour une femme.

La relation entre une mère et son enfant donne à une femme une telle satisfaction, un tel sentiment de puissance et de cohérence par rapport à son existence, que le père peut se retrouver laissé de côté dans cette histoire. Car quelle que soit l’intensité du plaisir qu’il peut retirer des rapports avec son enfant, il n’est ni de la même nature, ni de la même force que celui de la mère. Ce qui fait la cohérence du rapport au monde de l’homme, c’est l’acte sexuel. Or, la maternité peut détourner la femme de ce plaisir que son compagnon a la capacité de lui donner. C’est en cela que toute naissance peut altérer une relation. « Le rôle du père est de rendre sa femme amoureuse »

L’enfant a toutefois besoin de ses deux parents, pour au moins une raison : lorsqu’il n’est qu’avec sa mère, elle devient pour lui terrifiante. Le père peut être défini comme cet homme à côté duquel la mère devient infiniment moins toute-puissante. Il ne faut pas croire qu’un bébé puisse relativiser la toute-puissance de sa mère si celle-ci n’est pas réellement relativisée par le père. Il faut donc que ce dernier ait une stature capable de produire ce changement chez la mère que l’enfant perçoit. Pour cela, il faut et il suffit qu’il fasse en sorte que cette femme soit vraiment amoureuse de lui. Le rôle principal du père ne se joue donc pas face à l’enfant mais face à la femme. Chaque fois qu’un homme rappelle à une mère qu’elle est femme, il est dans son rôle de père. Si vous voulez vraiment que votre enfant soit bien dans sa vie, débrouillez-vous pour vous occuper d’abord de votre couple, et seulement après de lui !

LF : Comment devient-on père ?
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Premièrement en ayant donc le souci de rester le mari de sa femme, et deuxièmement en tâchant de mettre fin au conflit latent et inconscient qu’on entretient, comme chacun, avec son propre père. L’enfant grandit à regret et a tendance à ne pas vouloir quitter des yeux celle qui lui a donné le jour. Nous avançons, en effet, dans la vie mais à reculons, et nous voulons toujours garder notre mère dans notre champ. Tout individu qui viendra nous gêner dans notre rapport à elle sera un individu dont nous souhaiterons la disparition. Or, lorsqu’un père intervient pour tirer la mère dans ses potentialités de femme, il la retire du regard de l’enfant qui forme alors, logiquement, à son endroit des vœux de mort.
Le jour où un homme devient père, il faut qu’il accepte donc de renouer avec son propre père en comprenant que son action lui a été infiniment plus bénéfique que néfaste. On doit d’ailleurs tôt ou tard se réconcilier avec son père. En réalité, nous passons notre vie à parachever le processus de notre naissance pour naître enfin, et, quelquefois, cela prend la vie entière.

LF : Quelle est votre conception du rôle du pédiatre ?

Je ne crois pas qu’il puisse être ou rester dans une approche exclusivement « vétérinaire », comme on lui a enseigné à l’être. Il doit pouvoir fournir une aide à l’éducation et, en tant que tel, il doit être à l’écoute des problèmes parentaux, au nom de l’enfant. Son rôle est donc de se débrouiller pour que l’enfant qui lui est confié ait les meilleures conditions d’existence possibles.
Entretien réalisé par Anne Rapin
Repères bibliographiques D’Aldo Naouri :

- • Aux éditions du Seuil (Paris) : L’Enfant bien-portant, les premières années (1993, rééd. 1999), Parier sur l’enfant (1988), Une place pour le père (1985).

- • Aux éditions Odile Jacob (Paris) : Réponses de pédiatre (2000), Questions d’enfants avec Brigitte Thévenot (1999), Les Filles et leurs Mères (1998), Le Couple et l’Enfant (1995).


Article extrait du n°43 (3e trimestre 2001) de Label France, publication du Ministère des affaires etrangeres consultable sur son site.http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/fr...  [1]

Sommaire du N° 43 de Label France : IMG/gif/rubon11366.gif

- Editorial Lire
- L’éducation des humains commence très tot Lire
- L’échographie : un rituel d’initiation à la parentalité Lire
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Notes

[1] Les articles publiés dans le magazine « Label France » et les idées qui peuvent s’y exprimer n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs et ne représentent pas une position officielle du ministère des Affaires étrangères. La reprise des articles dans la presse est libre de droits, sous mention « Label France » et nom de l’auteur.